La mousson historique en Asie du Sud-Est : une convergence de facteurs exceptionnels

Mise à jour le 1 décembre 2025Par 5,6 min de lecture

L’Asie du Sud-Est traverse actuellement l’une des pires catastrophes météorologiques de son histoire récente, avec un bilan dépassant les 1 000 morts et plusieurs centaines de disparus répartis entre l’Indonésie, le Sri Lanka, la Thaïlande et la Malaisie. Le président sri-lankais Anura Kumara Dissanayake a qualifié cet événement de « plus grande et plus complexe catastrophe naturelle de notre histoire ».​

Une saison de mousson naturellement propice aux extrêmes

La fin du mois de novembre marque traditionnellement l’installation ou le renforcement du régime de mousson sur une grande partie du sud de l’Asie. Durant cette période, les flux dominants rabattent de l’air très humide depuis les mers tropicales vers les terres, rendant les secteurs littoraux et les péninsules particulièrement vulnérables. Cependant, la mousson de 2025 se distingue par son intensité exceptionnelle, dépassant largement les moyennes habituelles.​

La conjonction de deux systèmes tropicaux

Le cyclone Ditwah au Sri Lanka

Le cyclone Ditwah, quatorzième dépression tropicale de la saison cyclonique 2025 dans l’océan Indien nord, s’est formé le 26 novembre au large des côtes sud-est du Sri Lanka. Ce système a engendré des pluies diluviennes touchant principalement l’est et le nord de l’île, provoquant au moins 340 morts et des centaines de disparus. Les inondations qui en ont résulté constituent les pires que le Sri Lanka ait connues depuis les années 2000, avec près d’un million de personnes affectées et plus de 180 000 déplacées dans des centres d’hébergement.​

La tempête tropicale Senyar dans le détroit de Malacca

Plus remarquable encore, la tempête tropicale Senyar s’est formée dans un endroit extrêmement atypique : le détroit de Malacca, entre la Malaisie et l’Indonésie. Il s’agit seulement du deuxième cyclone à prendre naissance dans cette zone depuis le début des observations météorologiques, après Vamei en 2001. Cette formation est considérée comme un phénomène météorologique exceptionnel en raison de la faiblesse de la force de Coriolis aux basses latitudes, qui rend normalement la genèse cyclonique quasi impossible dans cette région.​

Senyar a été classé comme le deuxième système tropical le plus dévastateur de l’histoire de l’Indonésie et le troisième le plus meurtrier pour la Thaïlande. À elle seule, cette tempête a causé plus de 1 228 morts et disparus entre l’Indonésie, la Thaïlande et la Malaisie.​

Des records de précipitations pulvérisés

Les cumuls de pluie enregistrés témoignent du caractère exceptionnel de cet épisode :

  • À Hat Yai (sud de la Thaïlande), 1 236,6 mm de pluie sont tombés en une semaine, soit 70% du cumul annuel du secteur. La ville a reçu 335 mm en une seule journée le 21 novembre, un record journalier depuis 300 ans. Sur 72 heures, ce sont 630 mm qui se sont abattus sur la métropole.​

  • Ces précipitations ont dépassé le niveau record établi en 2010, conduisant les autorités à classer Hat Yai et ses environs en « zone rouge ». L’ensemble de la province de Songkhla a été désigné « zone de désastre ».​

Le rôle amplificateur du changement climatique et de La Niña

L’effet de La Niña sur la mousson

Le phénomène La Niña, qui refroidit les eaux du Pacifique, tend à renforcer la mousson et à provoquer des pluies parfois surabondantes. Selon l’Organisation météorologique mondiale, La Niña était attendue entre septembre et décembre 2025, coïncidant avec la période de la catastrophe actuelle. Cette configuration océanique amplifie les précipitations en Asie du Sud-Est.​

L’impact du réchauffement climatique

Le changement climatique joue un rôle majeur dans l’intensification de ces phénomènes. Les scientifiques ont établi que pour chaque degré supplémentaire de température moyenne, l’atmosphère peut contenir 7% d’humidité en plus, ce qui favorise les épisodes diluviens. De plus, le réchauffement des océans Indien et Arabique charge l’atmosphère en humidité de manière beaucoup plus importante.​

Les projections du GIEC indiquent qu’un doublement du niveau de CO₂ intensifierait la circulation atmosphérique et par conséquent les précipitations de mousson. Les moussons asiatiques devraient ainsi devenir plus intenses avec une variabilité interannuelle renforcée.​

Un paradoxe météorologique

Ce qui rend cette période encore plus remarquable, c’est qu’elle se produit sans le soutien de l’oscillation de Madden-Julian (MJO), un facteur atmosphérique qui stimule habituellement les moussons. La MJO, vaste zone de fortes précipitations qui se déplace normalement vers l’océan Indien pour dynamiser les moussons, était au contraire bloquée au-dessus du Pacifique. Malgré cette absence de conditions normalement favorables, les inondations ont atteint des niveaux catastrophiques.​

Des sols saturés et des infrastructures dépassées

Les pluies de mousson des semaines précédentes avaient déjà saturé les sols, rendant les terres incapables d’absorber davantage d’eau. L’arrivée des systèmes tropicaux Ditwah et Senyar sur ces terrains gorgés d’eau a provoqué des crues éclair et des glissements de terrain dévastateurs.​

À Hat Yai, les évaluations post-catastrophe montrent que les volumes de précipitations ont dépassé la capacité nominale des systèmes de drainage et des barrages, notamment ceux de Khlong U-Taphao et Khlong Phuminat Damri, pourtant renforcés après les inondations de 2010. L’expansion urbaine de la dernière décennie a également réduit les zones naturelles de rétention des eaux.​

Un bilan humain et matériel catastrophique

Au 1er décembre 2025, le bilan s’établissait ainsi :

  • Indonésie : au moins 503 morts et plus de 500 disparus, principalement sur l’île de Sumatra, constituant le bilan le plus lourd depuis le séisme et tsunami de 2018 aux Célèbes​

  • Sri Lanka : environ 340 victimes avec des centaines de disparus, plus de 16 000 habitations détruites et près d’un million de personnes affectées​

  • Thaïlande : des dizaines de morts et près de 2 millions d’habitants touchés dans les régions méridionales​

  • Malaisie : au moins 2 décès confirmés dans l’État de Perlis​

Les dommages économiques préliminaires sont estimés à 360 milliards de bahts (environ 9,5 milliards d’euros) pour l’Indonésie seule, constituant les dégâts liés aux inondations les plus importants en Asie du Sud-Est pour 2025.​


Cette mousson historique illustre la nouvelle réalité climatique à laquelle l’Asie du Sud-Est doit faire face : des événements météorologiques autrefois exceptionnels deviennent plus fréquents et plus intenses, dépassant les capacités d’adaptation des infrastructures existantes. Comme l’a souligné le ministre vietnamien des Ressources naturelles, « ces inondations ne sont plus des anomalies, mais la nouvelle norme ».​

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